En ce temps-là, papa était le porte-drapeau de la "Lyre garibaldienne nogentaise". A ce titre, c'était à lui qu'était confiée la garde du drapeau. C'était un grand
honneur, je le sentais bien. J'aimais ce vert-blanc-rouge. C'était presque le bleu-blanc-rouge sacré, mais brouillé par ce vert incongru, pimpant, pas sérieux, métèque, perroquet, caricature de
tricolore pour peuple n'ayant pas le sens de l'implacable. Le bleu-blanc-rouge est sauvage et rigide, couleur de caserne, couleur d'adjudant, couleur de tuerie grandiose et disciplinée. Mets du
vert au milieu du bleu, aussitôt ça sent le parmesan et l'huile d'olive. Faut vraiment pas grand chose. Du vert, c'est presque bleu, c'est du bleu avec un petit peu de jaune dedans, et paf, ça
fout tout par terre. Les gens devraient y penser, quand ils inventent les drapeaux. Pas de vert, pas de jaune, pas de violet. Les allemands sont les plus terribles : du noir, du rouge, du blanc.
Un vrai bonheur de se faire tuer pour ça, au garde-à-vous, raide comme un piquet. Mais tu te vois courant devant des mitrailleuses en brandissant un drapeau brésilien, ce machin rond vert pomme
sur fond jaune?
La "Lyre garibaldienne nogentaise" est, je pense, une société affiliée à la Légion garibaldienne, ou quelque chose comme ça, qui regroupe les Ritals
d'esprit garibaldien, les Chemises Rouges, ça doit donc être plutôt à gauche, socialiste et tout ça, mais j'ai entendu dire que le propre fils de Garibaldi aurait serré la main à Mussolini, alors
je comprends plus très bien. Je sais pas si les garibaldiens d'ici y voient plus clair, en tout cas l'étui en toile cirée n'est plus derrière l'armoire, tiens, c'est vrai, il y a un bout de temps
que je l'ai pas vu, j'y pense maintenant.
La "Lyre garibaldienne nogentaise" défile au Quatorze Juillet et au Onze Novembre, soufflant dans des trompettes et tapant sur des tambours. Dans leurs
complets du dimanche bien repassés, les fiers Ritals rongent leur frein derrière l'"Harmonie municipale nogentaise" qui marche triomphalement en tête du cortège, a beaucoup plus de
trompettes, beaucoup plus de tambours et même des gros machins de cuivre jaune tout tordus tout bizarres, est beaucoup mieux astiquée, porte des casquettes à galons dorés bien toutes pareilles et
des pantalons blancs. Avec une lyre brodée sur le devant, les casquettes. Pourquoi une lyre, je vous le demande, c'est dans des trombones qu'ils soufflent, pas dans des lyres. Les symboles sont
des cons. Et défile, l'"Harmonie municipale", derrière un vrai drapeau tricolore, elle, bleu-blanc-rouge, pas un drapeau de guignols.
Les Ritals de la "Lyre" ont des gros doigts raides avec du ciment incrusté dans les plis et des ongles limés à ras par la brique rouge, les ongles et la
peau avec, et même la viande. C'est pas le rêve pour le doigté du tagada pour la trompette, et puis ces porca Madonna de touches sont si petites, ils en couvrent deux d'un seul doigt, d'où effet
curieux. Mais pour le souffle, alors là, quels coffres! Et le gars à la grosse caisse, tu le verrais cogner sur son malheureux machin! Tu verrais ses yeux! De la haine... M. Cendré, le mari de la
concièrge, qui joue de la grosse caisse dans l'"Harmonie municipale", même qu'elle est toujours debout dans le coin de l'entrée, chez eux, avec les cymbales dessus, si tentantes, M.
Cendré, lui, tape juste ce qu'il faut, pas juste, juste quand il faut. Bo...boum. Tsin, tsin, tsgling! C'est la délicatesse française, comme dit Maman.
Papa, il sait jouer de rien, même pas de la grosse caisse. Il sait juste porter le drapeau.
Cavanna
(Les Ritals)